La transition vers une prospérité durable

1. Introduction

La caractéristique déterminante de l'économie écologique est son attention rigoureuse à la question de l'échelle écologique (Daly et Morgan, 2019). Pour cette raison, peut-être, il s’est souvent retrouvé, au pire, ignoré et au mieux totalement en conflit avec les récits économiques conventionnels élaborés autour de l’hypothèse d’une croissance économique «éternelle» (Liebreich, 2018). L’ancien Premier ministre britannique, Margaret Thatcher, a déclaré un jour qu ’« il n’y a pas d’alternative »à la croissance. Son prédécesseur conservateur dans ce rôle, Ted Heath, a insisté une décennie plus tôt sur le fait que «l'alternative à l'expansion n'est pas, comme certains semblent parfois le supposer, une Angleterre de bourgs calmes reliés uniquement par des trains à vapeur soufflant lentement et paisiblement à travers les prairies vertes. L’alternative, ce sont les bidonvilles, les routes dangereuses, les vieilles usines, les écoles exiguës, les vies ratées. »(ConservativeHome, 2006, Douthwaite, 1992, 20).

L'hypothèse selon laquelle la seule alternative à la croissance économique est l'effondrement social occupe toujours une telle emprise pernicieuse sur l'économie, la politique et l'attention du public que, même aujourd'hui, près de cinq décennies après sa publication, le rapport le plus influent du Club de Rome (Meadows et al., 1972) sur les limites de la croissance soutient encore un niveau d'attaque extraordinaire ou de déni pur et simple. Les économistes traditionnels, les chefs d’entreprise et les commentateurs des médias préfèrent toujours «démystifier les limites de la croissance» plutôt que d’affronter la possibilité que les économies ne puissent pas se développer indéfiniment (WEF, 2020).

Ces dernières années, cette position est devenue de plus en plus intenable, en particulier face à l'accélération du changement climatique (Lenton et al., 2019; GIEC, 2018) et à la perte de biodiversité sans précédent (IPBES, 2019). Elle fait également l'objet d'un examen particulier depuis la crise financière de 2008, en partie en raison des inégalités sociales persistantes (Piketty, 2014) et en partie parce que le taux de croissance, en particulier parmi les économies les plus avancées, semble être en baisse depuis plusieurs décennies ( Jackson, 2019a; Victor, 2019).

Dans ce contexte, il est pertinent d’explorer dans quelle mesure il peut – malgré l’opinion largement répandue – être possible de gérer – et peut-être même de prospérer –sans pour autant croissance (Jackson, 2017; Lange, 2018; Victor, 2019). Le concept de «décroissance» a été inventé pour la première fois par le philosophe Gorz (1972) dans les années 1970 et largement développé par le sociologue français Serge Latouche (2007) trois décennies plus tard. Dans les années qui ont suivi la crise financière, il est apparu comme un mouvement social articulé et énergique (D'Alisa et al., 2014; Kallis, 2017) débordant parfois dans un rejet pur et simple de l'économie en tant que discipline et un argument selon lequel les modèles économiques sont guère mieux que la fiction pratique (Zhengelis, 2017; Reed, 2018).

Il y a bien sûr un sens dans lequel les modèles économiques – comme tous les modèles et la plupart des théories – sont effectivement de la fiction (Shiller, 2019; Jackson, 2019b). Les modèles sont essentiellement des outils pour remettre en question nos récits sur le monde et développer des histoires sur l'avenir (Jackson, 2019c). Il est clair que ces outils doivent être utilisés avec précaution. Mais rejeter complètement leur utilisation est tout aussi susceptible de conduire à un dialogue improductif que leur utilisation non critique.

Il y a des signes que cette polarisation des attitudes envers la modélisation économique commence à changer. Hardt et O'Neill (2017) répertorient vingt-deux modèles macroéconomiques écologiques, dont certains sont empiriques. Depuis lors, plusieurs autres modèles ont été développés (D’Alessandro et al., 2020, Dafermos et al., 2017 par exemple). Les économistes écologiques ont utilisé de tels modèles pour déterminer si des objectifs sociaux et environnementaux importants peuvent être atteints dans une économie moderne sans nécessairement compter sur une expansion économique continue, définie par convention comme une augmentation du PIB réel. En particulier, ces modèles sont utiles pour interroger le potentiel de parvenir à des économies stables et à faible croissance capables de maintenir un emploi élevé tout en atteignant des objectifs environnementaux stricts et en réduisant les inégalités de revenus.

Cet article décrit un tel modèle pour le Canada. Nous utilisons le modèle (LowGrow SFC) à la fois pour examiner l'évolution de l'économie canadienne selon des hypothèses conventionnelles sur la demande, l'offre et le comportement des acteurs économiques et aussi pour explorer le potentiel de transition vers une prospérité durable – une prospérité inclusive, durable et cohérent avec les limites d'une planète finie. Nous sommes particulièrement intéressés par les implications macroéconomiques des investissements verts nécessaires pour atteindre des objectifs environnementaux spécifiques et pour rester dans les «limites planétaires» (Steffen et al., 2015). Plus précisément, nous souhaitons explorer les implications économiques, sociales et environnementales de la transition vers une économie à faible ou à zéro émission de carbone (GIEC, 2018; CCC, 2019).

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