Action «politique» dans les organisations d’action environnementale – Exploration des possibilités d’agence stratégique dans des conditions post-politiques

introduction

S'appuyant sur des théories sur la condition post-politique (par exemple Mouffe, 2005; Swyngedouw, 2009; Žižek, 2000), cet article analyse la (dé-) politisation des «organisations d’action alternative» (AAO) (Giugni & Grasso, 2018; Kousis, Giugni et Lahusen, 2018). Les AAO ont été définis comme «des organismes collectifs engagés dans la mise en œuvre d'alternatives aux pratiques socio-économiques et culturelles dominantes» (Zamponi & Bosi, 2018). Les AAO environnementaux (ci-après EAAO) se concentrent sur la promotion du «matérialisme durable» (Schlosberg & Coles, 2016) à travers «le développement de systèmes alternatifs et de contre-flux d'énergie et de biens» dans le but de construire «des pratiques, des institutions et des systèmes différents pour répondre à certains de nos besoins matériels de base – nourriture, énergie et vêtements – en plus juste et des moyens durables »(Schlosberg, 2019, p. 1).

La croissance et la propagation des EAAO sont devenues un vif intérêt pour les spécialistes de l'environnementalisme ces dernières années. Leurs alternatives ont été saluées par certains comme des moyens profondément politiques de renforcer la démocratie écologique (Eckersley, 2019; Schlosberg, 2019; Schlosberg & Craven, 2019). D'autres encore ont critiqué ce virage comme une forme de dépolitisation, soulignant comment les alternatives ont tendance à être de nature marginale et non conflictuelle (par exemple, Alkon & Guthman, 2017; Maniates, 2001; Thörn & Svenberg, 2016), ou même qu’ils simulent simplement la politique, soutenant plutôt que remettant en cause l’insoutenabilité de la société (Blühdorn, 2014, 2017).

Comme le montre notre analyse ethnographique de deux EAAO à Manchester (Royaume-Uni), ce débat académique se reflète également dans les discussions des militants autour des dilemmes stratégiques. Il est essentiel de comprendre comment de tels dilemmes se déroulent dans le contexte de la politique environnementale actuelle. Bien sûr, les EAAO et le matérialisme durable existent depuis l'aube des mouvements environnementaux, tout comme les discussions sur les stratégies réformistes et radicales (Doherty, 2002). Pourtant, face à l'intensification des menaces pesant sur les écosystèmes mondiaux, alors même que les questions environnementales et les mouvements environnementaux sont devenus courants, la question de savoir comment les écologistes doivent relever le défi de décider d'une stratégie appropriée est devenue encore plus convaincante.

Notre article met l'accent sur la tension entre les ambitions radicales des écologistes d'une part, et les considérations organisationnelles pragmatiques d'autre part. Nous suggérons que des arguments concurrents sur la (dé-) politisation peuvent être réconciliés si nous évaluons le politique comme ayant trois dimensions différentes: les idées politiques critiques, les théories agonistiques du changement social et les actions litigieuses pour contester le pouvoir. Une telle différenciation du politique nous permet de montrer comment les EAAO peuvent être considérés comme des acteurs stratégiques, poursuivant le changement politique et social dans un contexte post-politique qui les oblige à équilibrer le radicalisme et la diffusion de leurs projets. Par conséquent, leur expérience est que s’opposer aux «méfaits de l’environnement» peut être difficile à concilier avec l’accent mis sur la promotion des «biens environnementaux», même si les deux sont considérés comme essentiels au changement social. Ainsi, nous compliquons la représentation du matérialisme durable des EAAO comme politiques en montrant que le fait d’être motivé par des idées radicales n’est qu’une dimension du politique et ne peut pas toujours trouver son expression dans la pratique stratégique. Pourtant, nous qualifions également la critique post-politique et post-écologiste en montrant que les militants travaillent avec une conscience réflexive des limites de leur propre agence, suggérant qu'ils ne sont pas simplement des simulations dépolitisées de la politique, mais poursuivant une stratégie basée sur leur propre lecture des contraintes systémiques.

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